LA PERCEPTION DU MAL. Chapt IV.

Publié le par David de...

 

- Vous la connaissez, n'est-ce pas? me dit l'homme noir, très grand au point de s'assoir, l' air embarrassé de nous laisser seuls, plus bas. (Chapitres précédents : LA PERCEPTION DU MAL. Chapt. I., LA PERCEPTION DU MAL. Chapt. II. et LA PERCEPTION DU MAL. Chapt. III.)
- Nous nous fréquentons de manière irrégulière. Ou plutôt, à sa guise, répond-je.
- Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
- La dernière fois que je m'en souvienne, préférai-je dire. Car ces derniers temps, je ne suis pas souvent sobre, je dois le dire. 3 semaines, un mois...
- Ah, dit Chain. Brun, yeux verts très clairs: qu'on a l' impression qu'ils vous percent à jour dés qu'il nous fixe droit dans les yeux. Et il ajoute:
- Vous voulez nous dire qu'elle aurait pu passer et vous pourriez ne pas vous en souvenir?
- C'est possible, oui.
- Ah, répète t-il, tandis que son collègue, Lock, se permet une petite plaisanterie:
- On pourrait peut être passer au B...
A ces mots, Chain le regarde, l'air grincheux, puis sourit. Lock lui renvoie et je me retiens de rire, étant donné la situation, mais adopte le même rictus. Lock quitte son siège et ajoute:
- On va interroger votre voisinage pour le savoir. Peut être l'un d' eux l' a t-il aperçue. Merci de nous avoir reçu.

Les deux flics ont quitté l'appartement. Je pénètre dans le salon et sens le même souffle contre l'échine, qui m'a fait frémir dans ce mauvais rêve. Mais cette fois, j'ai les yeux bien ouverts.
J'ai bien besoin d'un verre, cette fois aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Calmer ce tremblement intérieur et effacer cette bande qui défile au ralenti devant l'objectif, qui tangue au bout d'une corde: me retrouver dans cette combinaison orange entouré de types tatoués du cou au diaphragme, recto-verso et plein les bras; ces barreaux tout autour et le bruit des grilles qui claquent quand elles se referment sur moi.
Je suis pris de vertige et me laisse tomber sur le fauteuil qu'occupait Viktor, la veille.
Le téléviseur s' allume brusquement. Je sens les touches de la télécommande sous le fondement et la retire.

Une bande défile sous le cadre d' un journaliste parodique, sur lequel est écrit: "Nowhere else than here".
Le journaliste annonce:
- La vache: un animal si méprisé, et pourtant inoffensif. Doc nous en parle et la réhabilite. Doc?
- Merci, Dany. "La vache!","Peau de vache!"."Mort aux vaches!".la pauv' bête.
Sacrées en Inde,symbole de la mère nourricière,etc...
Chez nous,le symbole suprême de la vilénie.
J'ai pourtant connu un troupeau très cordial,composé de dames tachetées de noir sur un blanc "Hermès", que j'avais interpellé dans un champ en leur demandant mon chemin.
Bien que très expressives, je ne saisissais point et maudissais le créateur de les avoir privées de la parole.
J'en caressais une à tout hasard et toutes se mirent à pousser celle qui était un obstacle à mes caresses.
Flatté,je flattais à mon tour quelques culs,tout en me demandant comment on pouvait y prendre plaisir comme un certain président.A moins d'en farcir une.
Et bien,j'affirme que c'est un être affectueux,toujours prêt à payer sa tournée.Bon,c'est du lait,d'accord.
Mais faisons confiance à nos généticiens pour nous sortir la vache à bière.
Quand je pense que certains les nourrissent encore de farine de poisson.
Franchement,a t-on déjà vu une vache avec une canne à pêche,je vous le demande.


Je souris difficilement; je n'ai pas le coeur à rire. Je pointe la télécommande vers le téléviseur qui s'éteint, et retourne à mes pensées.
Viktor... il était présent ce soir-là. Mais il n'a rien dit quand je lui ai demandé comment s'est déroulée la soirée.... Peut être l'a t' il fait mais je ne m'en souviens pas. Comment le trouver puisqu'il ne vit jamais au même endroit. De foyer en hôtel ou chez des amis, il n' a pas d' endroit à lui. Je n' ai de choix que d'attendre sa prochaine visite. Et je l'espère, aujourd'hui.
Tout en me torturant la mémoire, je saisis la bouteille de Jack puis, d'un coup de pouce sur la capsule, la fait tourner comme une toupie. Le bouchon roule sous la desserte bientôt désertée par toutes ses occupantes, au fur et à mesure qu'elles migrent vers la table et finissent par y mourir.
Je porte la bouche de la bouteille à la mienne et laisse glisser le liquide couleur cuivre au fond de ma gorge jusque mes entrailles. Cette première coulée fouette mes amygdales, ma poitrine et mes tripes, mais cette nausée qu'elle provoque, n' éclipse pas les vertiges dans ma tête.
Je me redresse pour atteindre le clavier de l' ordinateur et le frappe pour la seconde fois. La musique redémarre avec "Spookie" de Dusty Springfield. Ma chair est synchrone avec ses paroles.
Avant le "voyage", je pense à orienter la webcam vers l' ensemble de la pièce et démarrer le logiciel d'enregistrement en mode "détection mouvement". Je saurais qui est Mister Hide (le sire caché). On est peut être plusieurs là-dedans. J'ai au moins deux identités dans la même enveloppe.
Je prends aussi une feuille dans le bac et un stylo. Mes actes et mes paroles seront filmés. Mes pensées voudront-elles peut être laisser une trace, elles aussi.
Je retourne à mon siège, attrape la boîte de Lexomil, j'ouvre le tube et là dégringolent 4 comprimés dans le creux de ma main. Elle connait le chemin, et l'autre n'oublie pas le sien: elle s'empare de la bouteille et une nouvelle gorgée emporte les petits cachets longilignes, divisés en quatre par 3 stries à égales distances.
Ceux qui croient en son efficacité le grignotent par petits bouts pendant un temps qui ne dure pas.
Ceux qui savent ce que c' est réellement, ne s' intéressent qu'aux contre-indications. Ils finissent tous par les appliquer et les considérer comme la vraie posologie. Jusqu'à avaler le flacon tout entier à la première pulsion suicidaire qui finit par arriver pour un très grand nombre, si le "traitement" dure et la pathologie, plus profonde.
A croire que ces petites pilules lèvent des voiles sur des raccourcis...
Peut être donnent-elles accès à une partie des 90 à 95% des capacités du cerveau que l' on n'utilise pas en fonctionnement normal? Comme les autistes qui développent des capacités extraordinaires qui ne laissent pas de place pour exister dans notre monde? Pourquoi d' ailleurs? Que contiennent-elles, ces parties inexploitées? Notre âme? Le hasard, le destin, l' intuition?
Peut être enfoui dans notre subconscient, que chacun nomme à sa façon. Aura t-on un jour le niveau de conscience qui permet de nous passer du corps? Que notre conscience puisse enfin y avoir accès pour transmettre la pensée, déplacer des objets, anticiper nos actes,etc...Pourquoi avoir inventer des mots pour des choses qui n'existent pas? Peut être qu'un jour, on pourra stimuler ces zones inactives ( prochain roman) et enfin ouvrir ces "portes".
Ou peut être est-il inscrit chacun de nos actes futurs et notre prochaine destination. Je ne crois pas au hasard.
Quand j'étais adolescent, il m'est arrivé une succession d'évènements qui se sont enchaînés avec un timing et des causes aux conséquences qu'il m'était impossible d'échapper:
Ma petite amie de l'époque voulait me quitter (mais je l'ai compris bien plus tard) car j'étais "la transition" (on y revient) après une rupture avec son grand amour de l'époque. Nous avions rendez-vous dans un bar, le Liberty, où tout le monde ou presque, se connaissait. J'étais en avance et elle, en retard sur mon avance...Je suis allé aux toilettes juste quelques minutes avant l'heure, 15h, de notre rendez-vous. Elle est arrivée pendant ce court intervalle mais n'est pas restée...
Mes amis m'ont dit qu'elle était passée. Pourquoi n'avait elle pas attendu? Je l'ai donc fait à sa place, en me disant qu'elle avait sûrement dû faire une course puis revenir. Elle n'est jamais revenue. Je suis donc rentré.
Ma mère m'annonce que Mireille (c'était son prénom) avait appelé et qu'elle m'attendait dans une cafétéria où on n'avait jamais mis les pieds.
Je m'y suis donc rendu. L'orgueil l'a emporté, je me suis emporté et je suis parti.
Le soir, même rituel que tous les samedis soirs, j'allais me rendre au même bar où tout le monde se connaissait, mais avant, je fis un détour par la cafétéria. En jetant un oeil par la baie vitrée, elle était toujours là. A m'attendre, probablement ou ne sachant où aller. Surtout pas dans le bar où elle croyait certainement me trouver. Bref, incohérent et waterproof à mon esprit pubère.
Je ne suis pas entré et suis retourné au bar Liberty. Je me souviens y être retourné encore une fois et la voir toujours assise au même endroit, devant le même verre de soda. Puis retourner d'où je venais. La petite aiguille arrivée pour la seconde fois sur le 10, avant d'entrer au night-club où nous passions la moitié de la nuit à nous enivrer et nous agiter dans une transe proche d'une cérémonie vaudou, souvenir inconscient de nos racines africaines à tous, qui ont fait oublier la valse et le tango à nos chers enfants, je passe une dernière fois, à la cafétéria. Elle n'y était plus.
J'avais un scooter à l'époque, qui a passé plus de temps au garage que sous mon cul, et je décide de me rendre chez ses parents qui habitaient à 44 kms au bout d'une ligne parfaitement droite.
J'arrive devant chez elle et le moteur ronronne de plus en plus bas jusqu'au silence absolu, pile devant le portail de la maison familiale. Panne sèche.
Il y' avait un petit bistrot dans le village, encore ouvert, où les autochtones se rinçaient à la bière et au bourbon, de la sueur du dur labeur de la semaine.
Cherchant désespérément un brave qui daignerait me fournir un peu de cet élixir que mon engin accepte uniquement, comme les vieux ivrognes qui refusent de boire de l'eau, je me heurtais à un mur, sciemment dressé aux étrangers du village.
Comme dans les vieux westerns, ils me défiaient du regard puis m'ignoraient chaque fois, jusqu'à ce que j'en aborde un, puis deux, puis les uns après les autres. Pourtant, les vélomoteurs ne manquent pas dans ces trous perdus...
Les douze coups de l'horloge, au fond, près du billard, sonnaient le glas de la fermeture et nous étions tous invités à finir nos verres et déguerpir du "saloon".
Je retournai devant la maison, prisonnier de mon sort et du froid, de plus en plus vigoureux, qui s'abattait sur la campagne à une heure si tardive et si proche de l'hiver.
Je m'emparai de petits cailloux qui traînaient çà et là, le long du macadam rose et les jetait contre la fenêtre à l'étage, qui donnait sur sa chambre.
Sans réponse au bout d'une heure, je décidai d'écrire un mot et, comme je savais sous quel pot de fleurs ils cachaient la clé, j' entrai dans la maison pour l'y déposer sur son lit, comme me le dicte à chaque fois, mon esprit romantique.
En quittant la chambre, une ombre humaine me fit face: c'était grandma. Ils vivaient tous ensemble sous le même toit, comme aux temps anciens, avant qu'on invente les maisons de retraite et qu'on abandonne nos vieux à des mains étrangères qui font leur toilette et accessoirement, détroussent leur bas de laine.
Elle avait toujours l'oreille fine pour capter les conversations, puisqu'à 80 ans, grandpa n'avait plus rien à lui dire. Mais aussi pour entendre le vieil escalier, 20 ans son cadet, craquer sous mes pas.
A cet instant, c'en était fini de la confiance que m'avait accordée la famille: notre histoire n'en était qu'à son troisième mois.
A la sortie du lieu qui m'avait banni à jamais sans encore l'avoir prononcé, je tombai sur son beau-frère qui possédait une moto. Il me dépanna de quelques litres et je puis rentrer chez moi.
J'appris par la suite qu'elle était arrivée quelques secondes après mon départ, à 2h17.
Depuis cette nuit, je n'utilise le mot "hasard", tout comme "coïncidence", que sur un ton cynique. Je crois au contraire que lorsque qu'on emprunte un chemin, notre inconscient nous le dicte.
Comme chaque étape de chaque réincarnation dans un but précis. Jusqu'à élévation de l' âme, peut être. Ou sa dégringolade à Haïti ou un autre enfer de la planète.
Les religions asiatiques ont bien un point de départ: Bouddha a-t-il peut être activé toutes ces parties du cerveau, séparées par ces stries, comme sur les comprimés...
"Ouvrir les portes" disait Jim Morrison, paraît prendre tout son sens.
11h17:
- Maintenant, je suis prêt, dis-je à haute voix. Prêt à pousser les portes de l' inconscient...Back to the blackout.


Suite : LA PERCEPTION DU MAL. Chapt. V

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