LA PERCEPTION DU MAL. Chapter VII.

Publié le par David de...

La sonnette hurle dans ma tête comme si je l'avais sous la cloche d'une cathédrale. Alexis a fossoyé ferme car il avait pris la précaution d'apporter dans une glacière sa propre provision de vodka, qu'il était reparti chercher au motel, déçu par la tiédeur de la mienne. (Chapitres précédents : LA PEUR DU VIDE. Part I Prologue, LA PEUR DU VIDE. Part II Chapitre I, LA PEUR DU VIDE. Part II Chapitre II, LA PEUR DU VIDE. Part II Chapitre III, LA PEUR DU VIDE. Part II Chapitre IV et LA PEUR DU VIDE. Part II Chapitre V).

Je fonce à l'entrée pour faire cesser le tortionnaire qui se cachait derrière la porte. Je l'ouvre une seconde fois avec fracas en moins de 24h:
- Bonjour Mr Drake. Agent Chain et Lock. Vous vous souvenez?
- Vous vous attachez, messieurs. C'est déconseillé dans votre métier! Réponds-je.
- Vous paraissez encore moins frais que la dernière fois, dit l'agent Lock.
- Mais cette fois, je n'y suis pour rien! C'est la faute du monsieur qui roupille dans mon salon...
- Vous permettez qu'on entre? demande Chain.
- Bien sûr! Surtout si c'est pour m'annoncer la mort de quelqu'un que je connais. On appelle çà du comique de répétition, dis-je avec ironie.
- On ne plaisante pas avec la mort d'un homme, monsieur. me refroidit Lock.
- Ne me dites pas que vous êtes là pour çà...?
- Si. Celle de Viktor Stanczewski. Un de vos patients, n'est ce pas? me rétorque Chain. Vous nous laissez entrer?
- Excusez ma maladresse. Entrez... Nous allons nous mettre au salon. Veuillez m'excuser un instant: je dois réveiller un vieil ivrogne.
Les deux flics restent sur place en scrutant tout autour d'eux les moindres détails, du guéridon au tableau qui décorait l'entrée. Je me précipite au salon et bouscule Alexis. Il rechigne alors je lui susurre à l'oreille: "FBI".
Il se redresse d'un coup, vieux réflexe de type qui n'a pas la conscience tranquille, ni l'immaculée blancheur de la vertu.
- Quoi?? Mais que me veulent-ils? dit Alexis, en pleine panique.
- Ils ne sont pas là pour toi, détends-toi, lui dis-je d'un ton apaisant.
- Cà te fait marrer de me foutre une trouille pareille, hein?
- Va donc nous faire du café, je les fais entrer.
Alexis me jette un regard agacé par dessus son épaule, en se dirigeant derrière le bar, mais finit par sourire en secouant la tête, sans oublier de me traiter d'enfoiré.
Je rejoins les deux flics et leur prie d'entrer dans le salon. Même rituel: ils scrutent la pièce, du parquet au plafond et de long en large, puis leur regard se fixe sur Alexis, avec les bouclettes toutes du même côté:
- Messieurs... dit-il, en redressant à moitié son visage et ses yeux font le reste du chemin.
- Vous êtes...? Demande Lock, en dressant le nez et en rejoignant les yeux d'Alexis.
- Alexis Vetrov, de NY. Je suis en vacances ici.
- Alors, messieurs: puis-je savoir de quoi est mort Viktor? interromps-je.
- Apparemment, il s'agirait d'un suicide, répond Chain. Mais il y a toujours une enquête. C'est la procédure, avant de clore le dossier. Il a laissé une lettre pour vous. Du moins, c'est ce qu'indique le nom sur l'enveloppe. Vous comprendrez qu'on s'est permis de la lire.
- Bien entendu, agent Chain.
Il me tend l'enveloppe: mon nom y est bien inscrit.
Je la décortique et commence à lire:

J'en suis à ma dernière vie, et elle est le bilan de toutes les autres. Ma pénitence pour toutes les fautes commises dans les précédentes: une malédiction. Qui m'a conduit à la folie tant son acharnement a été minutieux et systématique.
La folie m'a poussé à toutes les extrêmes et tous les mauvais choix. Ma destinée a toujours été l'échec quelque soit le domaine. Une profession de foi, en quelque sorte.
Malheureux en amour comme au jeu; un mauvais ange à chaque endroit pour me nuire mais un ange gardien pour me maintenir en vie. Assis à ma droite dans chaque voiture qui aurait pu me servir de cercueil; retenant la lame qui aurait pu me trancher la gorge et retenant ma chute qui aurait pu me briser la nuque.
Il a même dévié la balle qui m'aurait crevé le cœur, et retenu l'hémorragie qui aurait pu me tuer.
Je croyais atteindre le 7e ciel, je suis au 3e sous-sol. Quelle ironie que cette existence à la fois absurde et terrifiante.
Chaque fois que j'ai cru le cauchemar terminé, il revenait, plus terrifiant encore.
J'ai toujours été victime de tyrannie. Peut être étais-je un tyran dans une autre vie. peut être suis-je puni dans celle-ci. Châtiment ultime.
Je ne risque pas l'Enfer,je l'ai vécu ici. Mourir est un soulagement car je meurs malheureux. La mort est une amie qui vient me délivrer de cette épouvantable existence.
Merci de ce que vous avez fait pour moi, docteur Drake.
J'ai peut être le droit de vous appeler Armand, à présent. Pour ce que j'ai fait pour vous: vous avoir libéré des démons que j'emporte avec moi.

Viktor.

- Alors, demande Lock. Cà vous parle?
- Cà me chuchote...réponds-je. Je suppose que, quand il parle de mes démons, il pense à mes obsessions...
- Et qu'il emporte avec lui, c'est quoi? Il se donne en sacrifice? dit Chain.
- C'est surtout un secret qu'il emporte avec lui... ajoute Lock.
- Un terrible secret, se permet Alexis.
- Que voulez-vous dire, monsieur? demande Chain à Alexis.
- Je voulais simplement prendre part à la conversation. Ce jeune homme n'a pas dû avoir une vie facile. Un peu de café?
- A 8h27, cela s'impose, clore-je. Sers donc tout le monde, Alexis. Il sort 4 tasses du placard et hésite pour une cinquième:
- Et ta dame? demande t-il.
- Elle tient mieux l'alcool que moi mais a besoin de récupérer plus longtemps. Sers-nous: on devra, de toute façon, en refaire.
Aucune parole n'est prononcée pendant près de 2 minutes. Nous apprécions le café qu'a très bien réussi Alexis.
Puis, Lock, qui avait l'air d'être le seul à qui le café ne valait pas plus que celui d'un distributeur de lyophilisés, allume une cigarette et dit:
- Cà vous chuchote quoi?
- Viktor était un garçon torturé. Vous devez connaître son parcours: je pense que vous vous êtes renseignés.
Un temps et j'ajoute:
- Il est venu me demander de l'aide mais je n'y ai pas répondu. Je ne l'imaginais pas à un tel degré de désespoir. Après ce qu'il a enduré. je pensais que plus rien ne pouvait l'atteindre.
- Quand est-il venu vous voir? demande Chain.
- Il y a deux ou trois jours, réponds-je.
- Et que vous a t-il dit? demande Lock.
Je me tourne vers Lock, puis regarde Chain et dit:
- Je ne m'en souviens pas...
- Vous voulez nous dire que vous étiez encore...Je l'interromps:
- Pas frais? Oui. Comment s'est-il suicidé?
- On est en Amérique ici: Beretta 9mm dans la bouche. En rafale: un carnage. Le doigt a dû rester crispé sur la détente...
- Je n'aurai jamais cru qu'il ait le courage de finir ainsi. J'aurai plutôt imaginé...Cette fois, Lock m'interrompt:
- Faire une overdose? Rassurez-vous: l'examen toxicologique nous a révélé qu'il était blindé au Rohypnol et au Subutex. On a le courage pour n'importe quoi sous l'emprise de ces saloperies. Mais je ne vous apprends rien.
- Comment çà? L’interroge-je avec anxiété.
- Vous êtes psychiatre, non? vous connaissez les effets de ces "drogues", répond à la place de Lock que je fixais des yeux, Chain, pour me tourner vers lui.
- Oui, bien sûr, réponds-je avec résignation.
- On sait même qui lui a prescrit sa dernière ordonnance, funèbre...dit Lock: c'est vous.
- Mais c'est son traitement depuis que je m'occupe de lui! Comment aurai-je pu imaginer...Lock m'interrompt encore:
- Oui mais, vous n'étiez pas en mesure de prescrire quoi que ce soit: vous venez de nous le dire! Pas en mesure non plus, de jauger son état mental. C'est une faute professionnelle, docteur.
- On ne peut pas vous poursuivre pour çà, ajoute Chain, mais votre conscience le fera, elle...
- S'il vous revient quelque chose, dit Lock en quittant son siège, on ne sait jamais, un éclair de lucidité, comme on dit, au sujet de vos démons...On ne vous a pas laissé de carte, la première fois?
- Non, réponds-je. Il m'en tend une et tous les deux, se dirigent vers la porte d'entrée.
- Bonne journée! Hasarde Chain en me tournant le dos et en levant la main.
Ils referment la porte derrière eux et on entend leurs pas grincer dans le silence qu'ils ont laissé en partant.

Je reste immobile, les yeux vides, fixés sur la cravate d' Alexis, qui n'ose briser cet examen de conscience. Quelques minutes se perdent dans ce brouillard de silence, aussi épais que le réveil après un rêve étrange.
Le soleil illumine la pièce par la baie vitrée du salon et éblouit Catherine, en robe de chambre dans le cadre de la porte.
Elle interpose un bras entre ses yeux et les rayons, puis s'approche lentement vers nous:
- Pas même un bonjour ne sort de vos bouches? dit-elle en baillant.
- Pardon, ma chérie, dis-je en tendant mes lèvres.
- Vade Retro, répond Catherine: j'ai une haleine de coyote...
- Mais on a tous une haleine de chacal, princesse! dit Alexis. Je vais vous préparer un bon jus de citron. Tu as du citron, Armand?
- Derrière toi: le tiroir à côté du frigo.
- Alexis, vous êtes un fossoyeur! dit Catherine, sur un ton accusateur. Votre vodka est artisanale, n'est ce pas?
- De contrebande, pour être plus précis. Une seule distillation et 60° à la sortie de l'alambic. Je me la fais livrer de Pologne. J'ai beau être Russe, je préfère la leur. Comme le whisky: je préfère l'irlandais à l'écossais. Ils savent le faire aussi doux qu'un sirop.
- Et aussi traître que "Farewell"! Il avait d'ailleurs le même nom que toi, Vladimir: Vetrov. De la famille à toi? Dis-je avec ironie.
- Ce n'était qu'un pauvre frustré qui croyait avoir de l'envergure alors qu'il n'en avait aucune! S'emporte Alexis. Cela dit, il n'avait pas tort sur le constat du KGB: c'était bien devenu une vieille pute obèse...
- Qui tient toutes les rênes du pouvoir en Russie à présent, ajoute Catherine. Il reste du café?
- C'est d'ailleurs pour çà que je suis citoyen Américain. Je suis encore dans leurs petits papiers, dit Alexis. Voilà votre café, ma chère.
- Mais grâce à lui, vous avez le droit d'être riche maintenant, dans l'ancien bloc soviétique, conclus-je.
- D'être pauvre et à la rue aussi...ajoute Catherine.
- Et plein de proxo et de putains de l'Est dans votre beau pays, non? dit Alexis.
- Votre langage est de plus en plus châtié, Alexis, dit Catherine.
- C'est pour mieux appuyer mes propos, chère madame, conclut-il. Je ne peux plus vous appeler Mademoiselle...
Catherine le regarde avec confusion mais ne pipe mot. Cette dernière remarque a alourdit l'air ambiant. Je fixe Alexis d'un air sévère, qui lui fait comprendre qu'il est inconvenant et l'interpelle:
- Alexis? Je remue la tête de droite à gauche. Qu'as tu prévu pour la journée?
- Rien de spécial.
- Ah? Et bien trouve. Je te raccompagne.
- Mais...
- Y a pas de "mais". conclus-je. Je l'accompagne à la porte; ses yeux passent des miens à ceux de Catherine, puis il ajoute:
- Je ne voulais pas vous offenser, Catherine. Mais me comparer à un traître, tu m'as un peu énervé, Armand.
Je le prends par le bras et lui dit:
- Tu devrais mettre ta susceptibilité, maintenant que tu as de l'argent, en "mode mute". Ce serait con de mourir riche....
- Attends! dit avec précipitation, Alexis. La nature a ses raisons que la raison ne peut ignorer...
- Que veux-tu me dire?
- Que j'ai envie de pisser. Tu permets, avant de me mettre à la porte?
Alexis se dirige vers les toilettes tandis que Catherine m'interpelle:
- Dis-moi, avec cette petite fortune, dit-elle en désignant le sac avec les yeux, tu m'emmènes déjeuner dans un restaurant chic?
- Lequel suggères-tu?


Everglades Restaurant, Orlando. 12h17:
- Pourquoi Alexis était-il si désagréable? me demande Catherine.
- On a eu la visite de deux fédéraux, ce matin. Les flics le rendent toujours nerveux.
- Des fédéraux?
- Oui. Un de mes "anciens" patients, si j'ose dire, s'est suicidé...
- Ancien patient?
- Si tu arrêtais le feedback et tu me laissais finir mes phrases, dis-je avec épuisement, en fixant Catherine droit dans les yeux en l'attente d'un acquiescement. Un mouvement de menton de sa part me signale qu'elle a compris.
- Merci. C'était la seconde fois qu'ils venaient me voir...
- La seconde...Je plaisante. Mes yeux s'écarquillent et mes narines soufflent à cette nouvelle interruption.
- On appelle çà...Je l'interromps:
- Comique de répétition, je sais! Mais là, çà ne m'amuse plus. Je reprends:"Ancien" entre guillemet car je lui ai rempli sa dernière ordonnance alors que je n'exerçais plus. Et on l'a retrouvé chargé comme une mule avec ce que je lui avais prescrit ce jour-là.
- Une ex aussi, a disparu et à ce jour, on ne l'a toujours pas retrouvée.
- C'est vachement rassurant, ce que tu me dis là. Si tu voulais me faire fuir, tu ne pourrais pas t'y prendre mieux que çà, dit Catherine, d'un air cynique qui laisse échapper de ma bouche, un léger éclat de rire.
- Je veux simplement dire que je suis impliqué. Il est normal que je trouve cela inquiétant, non? Et les flics ont la même idée, j'en suis sûr.
- Ils viennent te voir parce que tu les connaissais, c'est tout. De là à imaginer...
- Je ne peux plus garder çà pour moi: çà me dévore...
- Que veux-tu me dire? demande Catherine. Se connaissaient-ils tous les deux?
- Je n'en sais rien. Il m'a parlé d'elle, une fois. Mais ce n'est pas de cela que je veux t'entretenir. C'est difficile à expliquer. Je ne sais par quoi commencer. Voilà: ces...
Le serveur vient prendre la commande. Catherine énumère ses choix et me demande les miens:
- La même chose avec une bouteille de champagne en apéritif, puis une seconde pour le repas, réponds-je. Cà ira très bien avec le plateau de fruits de mer.
- Tu es sûr, après cette soirée? Me demande Catherine.
- Quelques bulles me feront du bien, conclus-je. Je ne prendrais qu'une bouteille, si tu n'en veux pas.
- Je ne refuse jamais du champagne! dit Catherine avec conviction.
Je tends la carte à Catherine, qui les donne au serveur et il s'efface aussi discrètement qu'il s'est présenté à nous.
Catherine reprend la parole:
- Tu ne crois pas à la thèse du suicide du jeune homme, n'est ce pas?
- Je le croyais bien capable d'un tel geste, mais pas de cette façon...
- De quelle façon? demande Catherine.
- A coup de pistolet automatique dans la bouche. Et pas qu'une seule balle. Quoique d'avoir gardé le doigt sur la détente lui ressemble plutôt. Ou il a peut être été poussé à bout. Mais je le vois mal aller en Enfer tout seul. Mais ce n'est pas de çà que je veux te parler.
- Pourquoi en Enfer? tu as dit qu'il l'avait vécu ici bas. Il a peut être droit au paradis, cette fois-ci, non?
- Parce qu'on rapporte toujours tout à soi. Et en ce qui me concerne, je ne vois pas d'autre destination...
- T'es con.
- Ecoute-moi: Je dois te parler de quelque chose d'important. Ces...
Le serveur revient avec la bouteille de champagne, et deux coupes qu'il dépose devant chacun, me présente l'étiquette et la débouche. Il me sert, remplit celui de Catherine puis plonge la bouteille dans le seau de glace.
Catherine saisit sa coupe et la colle contre son cou, sous l'oreille.
- Il est bien frais.
Elle tend sa coupe, je brandis la mienne et les deux s'entrechoquent. Catherine laisse couler le liquide scintillant, au fond de sa gorge, jusqu'à la dernière goutte en disant:
- J'adore le champagne! En brandissant au dessus de la table, la coupe totalement vide.
J'essaie, depuis qu'on est assis dans ce restaurant, de lui confier mes cauchemars qui rejoignent la réalité. Mais tous les éléments s'y opposent.
Peut être est-ce un signe? Après tout, elle est avocate. Elle a ses entrées au palais de justice et aimerait peut être bien passer procureur...Je ne la connais vraiment que depuis 3 jours...
Je préfère renoncer de lui en parler.


David de...

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